Le Grand débat national du point de vue du facilitateur

Le Grand débat national de tous les dangers et de tous les possibles !

Aux yeux de tous les facilitateurs qui connaissent les objectifs et les modalités d’un vrai débat participatif et dans l’opinion d’une grande partie de nos concitoyens, le Grand débat national, lancé par le gouvernement à grand renfort de communication et dans une évidente précipitation, n’en est pas un. Débattre dans de bonnes conditions, c’est permettre des échanges, des rebonds, l’inclusion de tous les points de vue et surtout la confrontation d’opinions qui permettent de faire bouger les positions des uns et des autres jusqu’à parfois de profondes remises en question. Aucune des dispositions actuellement connues du Grand débat n’illustre ou ne facilite cela.

Quelles incohérences peut-on tenter d’identifier dans le lancement de cette grande consultation citoyenne historique ? Quelles actions peut-on encore suggérer pour éviter que ce Grand Débat n’aboutisse à un vaste fiasco ou à un gaspillage de ressources et d’aspirations ?

 

Quelles observations du facilitateur ?

Un cadre qui ne met pas en confiance

Un débat ou une démarche participative exige avant tout une vraie réflexion et une grande clarté sur ses objectifs. C’est un peu le « contrat de confiance » entre ceux qui l’organisent et ceux à qui il est proposé. Ce « contrat de confiance » doit préciser les intentions véritables de celui qui le propose, comment seront menés les débats, comment seront consignés les échanges (quelle synthèse en fera-t-on ?) et surtout ce qui sera fait du résultat du débat, des suggestions, des doléances. Bref, comment le débat impactera-t-il les décisions concernant ceux qui ont participé et plus largement les citoyens de la République française.
Le capital confiance du Président de la République étant largement entamé comme l’attestent les sondages [1], l’immense majorité des Français et les observateurs peuvent légitimement se demander si plutôt que d’écouter les citoyens, ce Grand débat n’a pas plutôt comme objectif de permettre à l’Etat de reprendre la main, de sortir de la crise des ‘gilets jaunes’ et de préparer le terrain des prochaines élections européennes ? Les intentions véritables de ce Grand débat ne sont pas explicites.

La limitation à quatre des thèmes autorisés est compréhensible et plutôt structurante. En revanche, les questions qui leur sont associées telles qu’elles sont énumérées dans la lettre du Président et dans les documents de présentation sont source de beaucoup de confusion. Elles ont pu amener certains à se demander si aborder d’autres questions était possible et si leurs réponses seraient acceptables voire traitées au même titre que les réponses aux questions autorisées.
Ce doute est renforcé par ce que nous avons tous très bien entendu : Emmanuel Macron et son gouvernement ne changeront pas de cap. Il est hors de question de détricoter les mesures déjà prises, dont le rétablissement de l’ISF, souhaité pourtant par près de 80% des Français [2].
En conclusion, il s’agit de lancer un grand débat national pour écouter les Français et en même temps de conserver le cap des réformes qui ont poussé les ‘gilets jaunes’ dans la rue. Comment espérer que les Français aient confiance dans cette démarche ? 82 % d’entre eux se déclarent sceptiques, on comprend pourquoi [3].

Des modalités de délibération qui laissent perplexe

Après une période de grand flou, il apparaît maintenant clairement sur le site Granddébat.fr que quatre modalités sont retenues – débats d’initiatives locales, contributions individuelles, stands de proximité (pour capter l’avis des passants) et conférences citoyennes régionales (avec système de tirage au sort des participants). Les conférences avec les élus en présence du Président de la République s’ajoutent à ce dispositif.
Le système de tirage au sort pour les conférences citoyennes régionales semble de loin la plus puissante de ces modalités. Mais, concrètement, qu’est-ce que ces modalités vont permettre de recueillir ? Des comptes rendus individuels ? Des cahiers de doléances ? Des listes de propositions ? Les livrables attendus ne sont pas clairs.

Quant à l’animation des débats, sera-t-elle professionnelle ?
A part une charte de bonne conduite, aucune indication précise n’est donnée et un grand flou, là aussi, règne sur le profil de ceux qui seront chargés d’assurer le déroulement des rencontres et sur le processus délibératif à employer. Alors qu’animer un débat exige à la fois expertise, méthodologie, écoute et surtout neutralité, il y a fort à parier que des milliers de personnes non professionnelles vont s’improviser facilitateurs – à commencer par certains ministres lors des « débats » très mis en scène du Président face à des maires triés sur le volet et dont la prise de parole a été préalablement autorisée par les Préfets [4].

Un débat bien facilité rend chaque participant acteur de la délibération.

Aucune garantie sur les conditions de réalisation de la synthèse

Comment tout d’abord garantir que les comptes rendus des débats locaux et conférences citoyennes reflèteront objectivement la quantité et la qualité des échanges ?
Ensuite, le travail de synthèse devrait prendre en considération à la fois les comptes rendus par thème (avec questions fermées et ouvertes) à partir des modèles téléchargés sur la plateforme, et les contributions libres envoyées par courriel ou par la poste.
Or, les conditions dans lesquelles sera mené ce travail de synthèse restent mystérieuses : si le traitement des réponses aux questions fermées est aisé, celui des réponses aux questions ouvertes à de quoi laisser perplexe quand on sait combien il est long et délicat de réaliser des synthèses fiables et fidèles, même à l’aide d’outils informatiques de rapprochement sémantique finement paramétrés. Et comment seront-ils pondérés ? Le compte rendu d’une discussion d’un groupe de 50 personnes ou plus sera-t-il traité comme celui d’un seul individu ? S’ils sont traités de la même manière, cela pose question.
Que penser du traitement qui sera fait des comptes rendus « libres » ? Comment pourront-ils être correctement traités et intégrés aux synthèses déjà pré-structurées par les questionnaires officiels ? Ne seront-ils pas tout simplement en grande partie ignorés ?
Il est également dit que les contributions seront analysées sous le contrôle et la responsabilité d’un collège de cinq garants. Comment vont-ils contrôler ? Comment sera perçu leur légitimité dans les yeux des français ? Et que dire des responsabilités et de l’action du comité de surveillance transpartisan et du comité de suivi dont les mandats ne sont pas précisés.

Enfin, les formats de compte rendu mis à disposition sur la plateforme suggèrent qu’il est possible de résoudre des problèmes complexes de manière binaire ou avec des réponses simples. Le risque est d’obtenir, une fois les réponses traitées, des évidences qui n’apportent rien de nouveau en grande majorité, des solutions jugées légères et insuffisamment argumentées (3 lignes) et quelques propositions intéressantes qui risquent d’être noyées dans la masse.
Prenons un exemple troublant de modèle de compte rendu : celui sur la transition écologique.
A la question « Quel est aujourd’hui pour vous le problème concret le plus important dans le domaine de l’environnement ? » Une seule réponse est possible parmi les choix suivants : La pollution de l’air ; L’érosion du littoral ; Les dérèglements climatiques (crue, sécheresse) ou La biodiversité et la disparition de certaines espèces ou l’on peut encore choisir Autres et préciser. A la question suivante « Que faudrait-il faire selon vous pour apporter des réponses à ce problème ? », trois lignes sont proposées pour répondre. Quiconque réfléchit sérieusement à ces questions ne peut que porter un jugement très sévère sur l’articulation qui est proposée. Tous les problèmes sont liés, aucune solution simple ne peut résoudre un problème aussi complexe et il faut en tout état de cause, un peu plus de trois lignes pour développer de manière crédible des solutions sur de tels sujets.

Pour l’ensemble de ces motifs, le risque est grand de laisser le champ libre aux plus motivés et aux plus politisés ou à ceux qui ont intérêt à soutenir la politique actuelle du gouvernement. Sont-ils représentatifs de tous les Français ? Il est à redouter que, craignant que le dispositif mis en place n’ait pas pour mission de créer les conditions favorables à un véritable débat et qu’il s’agisse d’un simulacre destiné à mettre sous cloche certaines de leurs revendications jusqu’aux élections européennes, ceux qui ont finalement poussé Emmanuel Macron à l’organiser n’y participent pas ou peu.
Gilets jaunes ou pas, les méfiants et ceux qui auraient pu élargir le champ de la délibération, risquent de renoncer à apporter leur contribution, ce qui ne manquera pas de poser la question de la représentativité des Français dans la synthèse finale. Le dispositif proposé n’offre strictement aucune garantie sur ce plan-là,

Un calendrier incohérent avec l’ambition du Grand débat

Dernier point inquiétant : de l’avis du professionnel des démarches participatives et délibératives qu’est le facilitateur, le calendrier est absolument intenable pour un débat de cette ampleur qui porte sur autant de thèmes complexes. Deux mois pour penser, planifier, mettre en œuvre et restituer pour les débatteurs et entre quatre à six semaines pour organiser la synthèse d’une telle masse d’informations n’est pas réalisable, même avec la meilleure volonté d’une armée de fonctionnaires dévoués. Le risque est très grand de conclure à la va-vite et de donner un sentiment insupportable de « tout cela pour ça ». Il n’y a pas de miracle : les délibérations pour être qualitatives exigent du temps.

 

Quelles propositions du facilitateur ?

Pour toutes ces raisons, le Grand débat national est bien mal engagé. Néanmoins, du seul point de vue de facilitateur, il me semble que certaines actions sont possibles pour augmenter les chances de ce vaste dispositif de devenir une première expérience encourageante dans un mouvement de renouvellement de la démocratie tant désiré par les Français. Et la responsabilité de cette issue positive n’est pas dans les seules mains du gouvernement. Voici donc quelques conseils aux différents acteurs de ce Grand débat national.

Conseils pour le Président de la République et son gouvernement

Communiquer est essentiel pour rassurer les Français et les inviter à participer : communiquer sur les modalités et sur les sujets abordables en dehors des questions officielles, garantir la transparence des données collectées et du processus de synthèse mis en place pour assurer l’objectivité et la qualité du rapport final et enfin s’engager quant aux suites à donner à ce qui va ressortir de ce Grand débat national, la consultation n’étant qu’un outil au service de la décision. A ce titre, un engagement très symbolique et puissant de la part du Président serait de décider d’instaurer le Référendum d’Initiative Citoyenne (RIC) ou des espaces de délibérations plus fréquents par exemple afin de poursuivre et de nourrir l’élan national visant à vivifier et raffermir le fonctionnement de notre démocratie dont la vaste consultation nationale actuelle ne serait qu’une première étape.

Conseils aux parlementaires et à tous les élus

Les parlementaires et tous les élus seraient dans leur rôle en garantissant qu’Emmanuel Macron va tenir ses promesses. A eux de mettre la pression sur le gouvernement pour que les résultats de cette vaste consultation soient pris en compte dans les futures actions gouvernementales et dans les textes qui seront soumis aux votes des Assemblées.
Il serait également opportun qu’ils incitent leurs électeurs à participer et à prendre la parole. En leur proposant de débattre directement avec eux, comme le Président avec les élus locaux ou avec les citoyens dans la Drôme par exemple. Echanger à plusieurs sur des questions de fond dans une enceinte ouverte à tous n’a rien à voir avec une rencontre à huit clos ; tout le monde en sort nécessairement enrichi. C’est aussi une opportunité rare, il faut la saisir. S’ils veulent garantir la qualité des échanges, ils peuvent éventuellement faire appel à un animateur neutre de confiance ; c’est le rôle du facilitateur.

Conseils aux médias

Les médias, fortement pris à partie lors du mouvement des ‘gilets jaunes ‘, ne devraient-ils pas saisir cette occasion pour aborder les sujets de fond en offrant des espaces exemplaires d’ouverture à tous les points de vue et en donnant la parole à des locuteurs représentatifs de toute la société ? Oser solliciter l’avis de personnes moins médiatisés et plus proches des préoccupations des Français serait probablement apprécié par leur audience. Quant aux chaînes de télévisions, pourquoi n’organiseraient-elles pas de vrais débats en plateau, comme le ferait un élu dans sa collectivité ?

Conseils aux citoyens

Les citoyens et les Gilets Jaunes en particulier ont tout intérêt à contribuer massivement dans les espaces de dialogue ou a minima en répondant individuellement aux questionnaires par thème. La vertu de toute délibération tient à la confrontation, à l’échange de points de vue différents et à l’argumentation, qui enrichissent tous les participants. S’ils ont des convictions à défendre, c’est auprès de personnes qui ne pensent pas comme eux qu’ils doivent les faire entendre.

Un débat bien facilité permet à tous les avis de s’exprimer et d’être fécond.

Le pays dispose là d’un espace officiel pour l’effectuer. Même si l’on peut douter du résultat final en termes de politique gouvernementale, certaines choses auront été dites, des avis contradictoires auront été échangés. Le Grand débat représente une chambre d’écho qui peut rendre plus audibles les préoccupations actuelles des Français.

Si la participation est importante et si des profils très différents s’y croisent, l’un des résultats positifs de cette initiative pourrait être d’augmenter le niveau de conscience politique de la population, qui ne se satisfait plus de simplement mettre son bulletin dans l’urne. Elle permettra aussi de décloisonner les îlots idéologiques dans lesquels la plupart de nos compatriotes et une bonne part de médias se réfugient, repliés sur eux-mêmes, ne s’adressant ou n’échangeant plus qu’avec ceux qui sont du même avis qu’eux. Le Grand débat pourrait offrir une occasion de refaire société.
Enfin, on peut conseiller spécifiquement aux Gilets Jaunes de continuer leur mobilisation sans violence, en évitant la confrontation avec les forces de maintien de la paix. En continuant à mettre une pression pacifique sur le gouvernement, en limitant au maximum la gêne vis-à-vis des autres catégories de Français, ils manifesteront le fait qu’ils ne sont pas dupes et ne vont se laisser endormir par un simulacre de délibération. Leur intérêt est d’obtenir des actes tangibles qui attestent que les Français ont été écoutés et que leurs avis ont été pris en compte.

 

Conclusion

Si le Grand débat ne débouche que sur un plébiscite pour les mesures et la politique mises en place par le gouvernement actuel, il comporte un risque majeur : celui d’exacerber la colère qu’expriment les Français dans la rue et de susciter mécontentement et ressentiment chez ceux qui ont cru que le Grand débat aboutirait à une véritable prise en compte de leurs propositions. Les effets seront bien pires que s’il n’y avait pas eu de Grand débat national.

Il est manifeste que les citoyens de notre pays aspirent à prendre une part accrue dans les décisions qui affectent leur destin collectif. Une opportunité historique est donnée au Président et à son gouvernement de saisir cet appel et de rebondir vers le haut. Ils peuvent y parvenir s’ils sont sincèrement ouverts aux résultats de cette consultation et s’ils s’autorisent une certaine marge de manœuvre sur leur programme des réformes… mais ont-ils encore cette marge de manœuvre ?

 


Sources :

[1] Le baramètre IFOP pour le JDD publié le 19 janvier dernier indiquait 72% de mécontents

[2] Selon le sondage IFOP pour le JDD mis en ligne le 5 janvier 2019

[3] Selon le sondage Odoxa mis en ligne le 17 janvier 2019

[4] Témoignage du Marie René Revol présent au Grand Débat à Souillac